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Les natures N et n d’Olivier Marty

ou l’art de personnaliser le paysage en peinture

 

Dans son atelier, comme s’il cherchait à m’en faire oublier le poids ou comme s’il entendait en dématérialiser les murs pour annuler ses limites, Olivier Marty, au milieu de ses dessins et de ses peintures, parle pêle-mêle de parcours, de flânerie, de déambulation « rêveuse ou active »1 d’arpentages, de déplacements, de promenades, de voyages dans des paysages de configurations ou d’inspirations diverses… Il présume des cartographies naturelles ou provoquées, des sites exceptionnels, des géographies mises en scène : qu’il soit aussi professeur à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles n’est pas étranger à ces deux derniers regards particuliers. Sa parole affleure de possibles rendus artistiques visuels et sensibles, suppose l’impossibilité de ne pas en  venir à peindre, à compter avec l’image… Sa conversation, à la fois réservée et prudente, aborde quelques proximités avec des artistes et des œuvres dont il se sent proche, pointe sobrement quelque filiation assumée. D’autres rapprochements plus discrets permettent à l’artiste de marquer son intérêt pour des questions esthétiques en débat dans le champ de l’art…

 

On devine surtout un créateur étonné devant les paysages et la nature, captivé par ce que la peinture permet de restituer ou d’approcher sans se borner à décrire, un artiste dont l’art, souvent mélangé de pratiques confrontées et cependant bien essentiellement picturales, s’imprègne en même temps de cette double incarnation interrogative et projective.

 

Comme on l’entend, il est ici présumé que la question du paysage continue de préoccuper les artistes peintres en interposant une réflexion sur l’idée de nature, alors même qu’il s’agit probablement d’une aporie.2 Qu’entend-on en effet par nature dans le paradigme du parcours (est-ce N ou n ?) ? Aujourd’hui, qu’est-ce que peindre le paysage d’un point de vue artistique si c’est autre chose ou davantage que reproduire un lieu sur le rectangle d’une toile dont l’orientation horizontale est un code ?  Que peindre « à propos » d’un paysage ? Serait-ce si problématique qu’une partie du travail artistique consiste à revisiter ces conventions par la scénarisation, comme si l’artiste pouvait être un Deus ex machina ? Dans ce sens, Cézanne choisissait ses motifs avec une précision presque démiurgique, laissant pressentir qu’effectivement son œuvre programmait d’évoquer, plus que de décrire, qu’il pourrait devancer le travail d’interprétation du spectateur cherchant à définir l’intérêt de ses tableaux par un engagement fondamental. Mais est-il encore imaginable d’évoquer et en partie décrire naturellement en peinture sans être paradoxal comme Cézanne ?

 

« Le paysage est au cœur de mon travail artistique »3 insiste Olivier Marty qui, comme créateur, mobilise tout ce que l’expérimentation permet d’exprimer et de valoriser, de clamer au-delà du littéral. Son sens de la plasticité des matériaux et des techniques n’est pas séparé « des multiples protocoles d’interventions : défricher, prélever, trier, organiser, abriter, dévoiler, cacher… et aussi cartographier, dessiner, photographier, filmer… »3  qu’il juge disponibles. Son implication est totale pour restituer l’avant et l’après du ressenti, pour faire des diverses étapes du travail de création des moments d’imagination concrète.

 

Au spectateur d’entrer en jeu, d’ouvrir sa curiosité pour les enjeux plastiques et esthétiques, de dépasser l’apparente abstraction des tableaux, de juger d’évidents effets visuels engagés. Chaque tableau voit son format pris à parti, ses contours défaits, débordé par des effets d’all over prolongeant l’espace au-delà du cadre. La répartition et la disposition des sujets picturaux sont parfois traitées par taches ou “graffitis”, inclinant vers des choix de compositions inhabituelles, entremêlées de hasards, traversées par des impressions de déplacements ou de décalages. La question des couleurs déclinées par zones ou signes fait œuvre, elle devient sujet phare en contredisant une possible utilisation conventionnelle sous forme d’ambiance ou de décor…

 

Traversée d’empreintes, de traces mémorielles, la peinture d’Olivier Marty est symbolique par ses mises en scène, ses digressions, ses renvois poétiques et plastiques, ses décentrages : l’artiste interpelle notre curiosité, attise l’ouverture d’esprit. D’où cette autre question : chercherait-il à fusionner ses paysages dans une géographie personnelle aussi bien intérieure qu’exposée ? Sans doute entend-il en partie exprimer cela quand, au fil de notre rencontre dans son atelier, il me dit chercher l’ellipse, la synthèse, « faire basculer la figuration dans l’abstraction, faire qu’il y aura dans la peinture des choses effacées et des choses oubliées, voire sous entendues »…4 Partant, rien ne s’oppose à l’imaginer sollicitant dans ses tableaux de multiples formes de mémoires ; tout permet de se le représenter travaillant à abonder ce qui y fait signe par la plasticité des formes et des effets.

 

Notre rencontre se poursuit : il me présente quelques-unes de ses nouvelles recherches. Olivier Marty se définit par le rythme des inspirations qu’il puise dans ses mouvements de travail. Son art, tout de peinture vivant revendique sa force des temps d’approche, avec leurs arrêts et leurs tournants, leurs face à face et leurs pentes… Parlons d’une créativité qui, d’un point de vue ontologique, ne se cache pas d’être in-process par nature (N & n), voire poïétique au sens réactif que Paul Valéry donne à ce terme5.

 

Voyager, parcourir, flâner, cheminer et déambuler en se rappelant Rousseau6, l’émerveillement des peintres paysagistes de l’école de Barbizon et de la seconde moitié du 19e siècle, autant que de ceux du Land Art pendant les années 90, voire ceux des architectes paysagistes actuels, tout cela agit comme un réservoir d’inspiration et comme une force. C’est aussi une chance de distanciation et de repos qui donne envie de mêler, entrecroiser, diverger, rassembler les idées sensées le définir et le remplir. Olivier Marty n’est pas que peintre, il pratique aussi le dessin analytique, la photographie, il réalise des films, crée des lithographies, s’investit dans des résidences d’artistes. Pour lui, ça fait partie du voyage, c’est dans l’adn du parcours et de la déambulation ; c’est plus que des variations artistiques, c’est l’intimité d’un engagement aussi moral que mental, qui fait partie du travail expérimental d’une pensée créatrice vibrante. C’est son paysage et son univers contextuel.

 

Je remarque contradictoirement qu’Olivier Marty œuvre curieusement moins sur toile que sur des feuilles qu’il contrecolle ensuite sur des supports rigides : carton épais, bois… Je songe qu’il conçoit peut-être plus dans le dessin, esquissant ou explorant toutes ses possibilités, qu’elles soient purement graphiques ou qu’elles passent par la peinture. Serait-ce parce que c’est aussi du dessein en continu, et que, de ce fait, le dialogue des deux N et n y trouverait symboliquement matière à se rencontrer ? Ses recherches se nourrissent en miroir des qualités du papier lui-même, à savoir son état de surface, sa rigidité et sa résistance, sa blancheur, sa porosité. Le support fonctionne parfois comme une parcelle d’espace dont l’étendue suggère pragmatiquement soit un territoire potentiellement immense, insaisissable « à vue de piéton », soit un secteur délimité depuis sa vue du ciel. Les abstractions qu’il revendique et sur lesquelles sa peinture se fonde apparaissent tour à tour subjectives, proxémiques, allusives, maniéristes, lyriques, intempestives. Lucides dans leurs partis pris, les œuvres d’Olivier Marty évoluent parallèlement aux supports qui l’inspirent sans jamais s’y résoudre, car c’est de Peinture et d’Art dont l’artiste entend qu’on parle en premier.

 

Peindre des paysages ? Aujourd’hui ? Et si, au vu de ce qu’Olivier Marty conçoit, la question se trouvait mal engagée, voire restrictive, au risque d’être inaudible même ? Peindre à partir d’un paysage ou exprimer le paysage en peinture ? Dire la nature en peinture (N ou n ?). S’abstenir aussi de copier simplement un modèle ou de reproduire des succès artistiques passés. Pour Olivier Marty, tenter de saisir ce qui, dans un paysage, fait lieu, site, contexte, terrain, concept vaut mieux que reconstituer littéralement des réalités qui, de toute façon ne peuvent être absorbées en totalité. Se dire aujourd’hui paysagiste en peinture, n’est-ce pas tenter de prendre à partie la complexité et la richesse des environnements bien plus que ne le font des cartes postales, n’est-ce pas considérer le paysage comme une réalité aussi phénoménale que poétique ?

 

Olivier Marty pense ses thèmes picturaux et sa peinture comme un paysage fait sens de ses images aussi bien réflexives et personnelles qu’universelles. Avec sa passion des cartes et des parcours, des cheminements et des flâneries, des points de vue et des hauteurs variables, il porte en creux l’imaginaire passion des paysages scénographiques, comme un navigateur terrestre cadastre ses propres référents naturels : lieux et zones, matières brutes et empreintes, secteurs et contextes, visions et compréhension sensible…

 

Tout de réminiscences et d’observations directes à partir de sites généraux et de sites reconstitués par la marche, l’art de ses peintures abstraites devient naturellement paysage par la poésie concrète de ses codes plastiques.

 

N & n ensemble.

 

Alain Bouaziz, juillet 2014

pour l'exposition "Îlots" au centre d'art Aponia


1 – Bruno-Pascal Lajoinie, La proximité des choses. Entretien avec Olivier Marty, Le domaine perdu, Meyrals, 2011. • 2– Une aporie caractérise une opposition vs un embarras ou une difficulté à résoudre, voire une impasse faisant suite à une contradiction logique. • 3 – Ce paradigme est au progamme d’une résidence et d’un workshop animé par Olivier Marty en Espagne ce mois de juillet. • 4 – Bruno-Pascal Lajoinie, ibid. • 5 – Valery Paul, Cours au Collège de France, Cahier 1, Gallimard coll. La Pléïade.  6 – Jean Jacques Rousseau, Les rêveries d’un promeneur solitaire.