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La passerelle

Exposition à l'hôtel de ville de Choisy-le-Roi, 2003

 

Le 31 est tombé. Pari choisi, tenu.

 

Il y a du jeu. Tout correspond, mais ne s’ajuste pas forcément. Urbanisme, danse et peinture, un homme n’y suffit pas, mais celui qui s’y met, on ne lui a pas demandé, pour une fois. Ces choses-là ne se demandent pas.

Il arrive par une passerelle étroite. Quelques pas en dansant, en pensant que peindre c’est démolir et mélanger.

Le 31 est tombé. Démolir c’est mélanger l’intérieur et l’extérieur des choses qu’on ne veut plus. Le hachis de lumière et d’obscurité s’étale au jour.

Les engins tapent dans la galette pour l’évacuer et au fur et à mesure, elle se forme. Que penser d’un élan qui commence par du grignotage ? On ne voit presque pas les hommes, leurs gestes. Une nappe forte et paresseuse semble se faire toute seule.

Quand on verse de la peinture, elle choisit la meilleure pente suivant sa densité, mais sans grande volonté. Elle se laisse faire, sensible au roulis, au tangage. La peinture, plus ou moins, danse sur la nappe. L’inclinaison que l’on donne à sa route surpasse toute conduite par brossage, flocage, balayage et autres coups de pinceaux. Il y a du plaisir à voir la forme se faire seule. Les gestes invisibles sont enfouis, en réserve.

Dans un film muet, l’homme s’élance au moins trente et une fois vers tomber. L’accéléré enlève le burlesque de la bouche du ralenti qui se vide ainsi de sons sens.

La forme prend. Le 31 n’est pas toujours la fin du mois.

Il faut dire aussi que des structures parfaitement solides, comme certaines de nos idées cylindriques, se trouvent fragilisées par une pichenette, par le tourment bien placé d’une pince. Les restes de ces logiques peuvent demeurer érigées longtemps et nous méduser à vie. Incertains.

Beaucoup de difficultés se dressent, encore, quand on entrevoit une harmonie simple et inexplicable. Or une alliance est possible. De préférence contre-nature, c’est-à-dire à la rencontre de la nature. Il faudrait, en effet, surprendre la nature qui se met presque toujours sur son trente et un quand l’artifice brûlant lui demande de se déshabiller. Les deux s’empilent et s’associent, ou bien s’ignorent, se démolissent et se tombent dans les bras nus de l’autre, dos à dos. Se reproduisent-ils ensemble ou bien séparément ? On ne les confond jamais, jusqu’à preuve du contraire.

Les terrains ne sont jamais prêts à se dénuder. Ils nécessitent encore beaucoup de gestes pour que se fasse le vide.

Le 31 est tombé. Voilà le moi suivant. Sa peau de balle cylindrique ne vaut plus que son poids. Pas grand chose, sans doute, et encore avec un fastidieux travail. La chute, ou plutôt le flétrissement réjouit. Après il faut ranger, nettoyer.

Le nombre 31 peint sur le réservoir, c’était déjà de la peinture, un rang, un ordre, une signification. Ensuite, longtemps après, le temps d’une existence, il y a eu le prélèvement, presque le transfert (Rauschenberg, Braque, Léger…). Le nombre se retrouve encore peint. Il tient, en peinture, un rang, un ordre, une signification qui flotte entre l’avant et l’arrière du tableau.

La peinture tient. Le vide se fait autour, la ville bouge et prend.

 

Jean-Luc Brisson, 2003